Biocontact n° 199 février 2010 page 52-61
par Jean-Michel Pochat.
président de l'association Les Clés, Création et liens pour l'écologie et la solidarité, et résident du mouvement Oasis en tous lieux.
Le mouvement des écovillages, qui s'est constitué en différents réseaux sur la planète depuis 15 ans, propose aujourd'hui une alternative durable
reposant sur les valeurs de l'écologie, de la solidarité et de la « simplicité heureuse » pour tous. Témoignage d'un membre engagé des réseaux d'écovillages européen et français.
Au printemps 1999, mon fils, Fabrice, 26 ans, et ma fille Maya, 20 ans, me disent qu'ils aimeraient beaucoup retrouver la vie merveilleuse qu'ils avaient vécue lorsqu'ils étaient enfants. A cette
époque (1979-1985), avec quelques autres familles d'amis, nous vivions dans un village abandonné des Pyrénées, que nous avions, en partie, rénové.
Notre alimentation provenait essentiellement de nos jardins et du fromage de nos chèvres. Nous faisions notre pain nous-mêmes dans les fours traditionnels qui se trouvaient dans chacune de nos
maisons. Aucun véhicule ne pouvait pénétrer à l'intérieur du village. Cela permettait aux enfants de circuler librement et de passer d'une maison d'amis à une autre maison d'amis...
Nous n'avions pas de télé, mais la fête » faisait partie de notre quotidien ! Cependant, au milieu des années 80,
L’atmosphère ambiante, en France, est devenue beaucoup plus individualiste. Plusieurs familles, dans notre village, ont voulu «monter» leur propre entreprise, et l'esprit collectif du début a peu
à peu disparu.
Pour ma part, cela m'a amené à partir vers de nouveaux horizons ! C'est alors que, beaucoup plus tard, en 1999, Fabrice et Maya sont venus réveiller en moi mes rêves de jeunesse.
Un nouveau projet de village autonome vient germer dans mon esprit et, à ma grande surprise, je découvre l'existence de réseaux d'écovillages, répartis dans le monde entier
Cela me remplit de joie et je vais tout de suite rendre visite à l'écovillage de Torri Superiore, en Italie, près de Vintimille, ville frontière située sur la côte. Là, depuis quelques années, un
petit groupe de personnes reconstruit un hameau médiéval en ruines, datant du Xllle siècle. Je rencontre Lucilla, qui s'occupe de l'administration du réseau européen des écovillages, et suis
émerveillé par tout ce qu'elle m'apprend sur les réalisations anciennes, ou plus nouvelles, en Europe et dans le monde entier
Ecovillages : histoire et définition
Le mouvement des écovillages prend sa source dans la grande période de la fin des années 60 et des années 70. Le « retour à la terre «- et à une vie communautaire — fut, d'ailleurs, beaucoup plus
«durable» dans d'autres pays d'Europe et du monde qu'en France, où ce mouvement a beaucoup perdu de sa force et de son enthousiasme au cours des années 80.
Le mot « écovillage » semble avoir été employé, pour la première fois, au Danemark, un pays pionnier dans ce domaine. La « Free Town » de Christiania, à Copenhague, fondée en 1969/70, a permis à
beaucoup de Danois, qui y ont participé, de créer les bases de véritables écovillages qui se sont installés dans tout le pays depuis une trentaine d'années.
Puis le terme a été repris lors de la conférence de Findhorn (Ecosse) en 1995, qui a marqué le départ des réseaux GEN (Global Ecovillage Network). Cette conférence fut organisée par quelques
communautés réparties dans le monde entier, dont celles de Lebensgarten (Allemagne), Findhorn (Ecosse), Auroville (Inde), Cristal Waters (Australie)... Certaines d'entre elles, après avoir
participé au sommet de la Terre de Rio, au Brésil, en 1992, avaient estimé que leur mode de vie et leurs objectifs correspondaient tout à fait à l'Agenda 21 dans lequel étaient établis les grands
changements à apporter, dans tous les domaines, pour une préservation de la vie sur notre planète.
Il a donc été décidé de s'unir, dans un fonctionnement en réseaux, afin d'aider à la construction d'un avenir durable pour tous et, dans ce but, à une transforma¬tion profonde de nos modèles
sociaux et économiques.
Le GEN s'est alors constitué en trois grandes régions, sur la planète :
- le GEN-Europe, pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique ;
- le GENOA, pour l'Asie et L'Océanie ; - l'ENA Ecovillage Network of America, pour tout le continent américain.
Aujourd'hui, la définition du mot écovillage, selon le GEN, est celle-ci :
«
Les écovillages sont des communautés urbaines ou rurales, qui s'appliquent à intégrer un fonctionnement social solidaire et un mode de vie ayant un impact écologique très réduit. Afin
d'accomplir leurs objectifs, ils mettent en place, dans leurs projets, différents aspects, tels que permaculture jardinage écologique), bioconstruction, énergie alternative, production
écologique, pratiques de construction communautaires avec processus de prises de décision au consensus, résolution de conflits, et beaucoup d'autres domaines tels que l'éducation des enfants et
la formation des adultes... »
«
La motivation essentielle, pour les écovillages, est le choix et l'engagement d'inverser le processus de désintégration graduelle de nos structures sociales et culturelles, ainsi que la
montée grandissante des pratiques environnementales destructrices sur notre planète. »
«
Les écovillages sont créés intentionnellement, afin que nous puissions, à nouveau, vivre dans des communautés humaines en connexion à la Terre, et que nous assurions le bien-être de toute
forme de vie dans l'avenir»
Pourquoi se relier aux réseaux d'écovillages?
Au sein du réseau européen du GEN, on peut compter aujourd'hui une soixantaine de structures répertoriées comme écovillages. Cependant, il existe une très grande variété entre ces différentes
initiatives. Par exemple, la quantité des résidents, c'est-à-dire vivant sur place de manière permanente, peut aller de quelques familles à une centaine, pour un certain nombre d'écovillages, ou
même plusieurs centaines de personnes, pour quelques-uns d'entre eux. Les grandes différences entre ces structures créent aussi toute la richesse du réseau européen, au sein duquel chacun peut
apprécier la découverte de fonctionnements très divers, qu'ils soient reliés soit au lieu existant, soit au rôle éducatif, quand le nombre des enfants est très important, soit aussi à l'activité
principale, qui peut être l'agriculture, la bioconstruction, la formation ou l'accueil...
D'autre part, les choix d'une vie écologique peuvent aussi se différencier les uns des autres. Certains, plus radicaux, ont décidé, par exemple, de vivre sans aucune machine, en dehors de toute
modernité, tandis que d'autres utilisent beaucoup de technologies.
L'assemblée générale du GEN-Europe a lieu chaque année dans un pays différent. Depuis dix ans, j'ai participé à toutes ces rencontres et, à chaque fois, j'ai pu ressentir toute l'importance de ce
fonctionnement en réseau. Celui-ci permet, en effet, à chaque communauté écovillageoise de découvrir d'autres initiatives, de relativiser les difficultés rencontrées, de mieux se situer dans sa
propre expérience, de s'inspirer mutuellement pour mieux évoluer et de construire, ensemble, une nouvelle société en harmonie.
Quelques exemples d'écovillages
Au mois de juillet 2000, je participais, pour la première fois, à une assemblée générale du GEN-Europe, dans l'écovillage de Lakabe, dans les Pyrénées espagnoles, au nord de Pampelune.
C'est alors que les cinq personnes du conseil d'administration de cette association me proposent de me présenter à l'élection, qui doit renouveler une partie de ses membres. Je me retrouve donc
membre du conseil de cet organisme et cela me permettra, pendant quatre ans, de connaître beaucoup mieux le monde des écovillages.
Findhorn, en Ecosse, ou le « village planétaire »
a été construit en anciennes barriques à whiskey. Photo O Passerelle Eco.
La communauté de Findhorn représente, au sein du mouvement des écovillages, un exemple et une forte inspiration pour le démarrage de plusieurs initiatives. C'est aussi, en quelque sorte,
l'écovillage pionnier, qui s'est fait connaître, dès le début des années soixante, par ses magnifiques jardins, qui se sont épanouis dans un environnement peu propice, grâce aux «liens» établis
avec les végétaux.
Pendant longtemps, Findhorn a représenté un rêve de transformation individuelle et collective pour toutes les personnes, provenant du monde entier, qui venaient y faire des stages. D'où son nom,
à cette époque, de « village planétaire », représentant un modèle pour beaucoup.
Aujourd'hui, une grande partie des caravanes ont été petit à petit remplacées par de très jolies maisons. La communauté de Findhorn, qui compte un peu plus de 500 résidents, s'est de plus en plus
tournée, depuis 10 ans, vers un mode de vie écologique. Elle a réalisé son véritable écovillage, comportant de grandes et magnifiques constructions écologiques, faites en structure bois et bottes
de paille enduites d'argile.
La « living machine » de Findhorn est aussi une très belle réalisation, qui traite les eaux usées et alimente en eau une grande serre. L'électricité provient en grande partie d'éoliennes placées
en bord de mer.
La communauté de Findhorn organise beaucoup de stages de formation. L'un d'eux, appelé Ecovillage Design Education, est une formation au projet d'écovillage, comprenant de nombreux domaines tels
que la permaculture, la bioconstruction, les énergies alternatives, l'économie solidaire, ainsi que la réalisation d'un projet collectif, les relations humaines et la résolution des conflits.
La communauté de Findhorn a également des représentants aux Nations Unies, dans la Commission des meilleures pratiques.
Sieben Linden, en Allemagne
Cet écovillage, situé dans l'ex-Allemagne de l'Est, est relativement récent puisqu'il a démarré en 1997. Mais le projet lui-même a pris naissance en 1989. Le temps mis dans l'élaboration de cette
initiative permit donc à ses fondateurs d'établir les meilleures conditions pour sa réussite. Le terrain était dénué, au départ, de toute construction. Actuellement, 120 personnes y vivent. C'est
une communauté écovillageoise intergénérationnelle, puisque l'âge des résidents varie de 0 à 80 ans (35 enfants et 85 adultes). L'un des aspects très intéressant de son organisation sociale
réside dans le fait que cet écovillage comporte plusieurs "quartiers", dans lesquels les résidents se retrouvent par affinités.
La vie communautaire à Sieben Linden ressemble à celle d'une communauté de communautés. La grande communauté écovillageoise se divise en plus petits groupes, avec leurs propres concepts et leurs
propres idées de mode de vie. Actuellement, cinq différents groupes vivent à Sieben Linden.
Le groupe le plus ancien s'appelle Club 99 et comprend six personnes, qui suivent un concept plutôt radical dont le but est de montrer qu'il est possible de vivre une vie simple mais riche, en
réduisant la consommation de nos ressources de 90 % (cette idée fait suite à une étude, faite au milieu des années 90, qui affirmait qu'un résident, en Allemagne, devrait réduire sa consommation
de 90 % afin que son mode de vie soit durable). Ce groupe, par exemple, cultive la terre uniquement grâce à la traction animale.
Un autre groupe d'une vingtaine de personnes a décidé de vivre dans un même quartier tout simplement parce que leurs enfants étaient environ du même âge. Ils ont donc créé ensemble des espaces de
vie pour leurs familles. Un troisième groupe de huit personnes vit dans la même maison, en étant centré principalement sur la thérapie, la guérison et la spiritualité.
Un groupe de quatorze personnes, très relié à la vie locale, vient de finir une grande maison située au centre de l'écovillage. Sieben Linden a accueilli, en juillet 2008, l'assemblée générale et
les rencontres du GEN-Europe. Et, à ce moment-là, une partie des travaux de cette grande maison se déroulait. J'ai donc pu admirer une technique bien maîtrisée de construction en bois et bottes
de paille.
Le Hameau des Buis,
lieu de vie et d'accueil autour d'une école, sur une base vivrière agricole dans le Sud de l'Ardèche, rassemble des futurs
résidants, des professionnels de l'écoconstruction et des centaines de volontaires de tous les âges... Photo O Xavier Pagès.
La commune de Bagnaia, en Italie Située près de Sienne, en Toscane, la commune de Bagnaia fut fondée en 1979 par d'anciens membres du PCI (Parti
communiste italien), qui voulaient arrêter le militantisme politique pour mettre en pratique leurs idées de vie égalitaire. Leur économie est fondée, au départ, sur l'autonomie alimentaire. Les
activités d'agriculture et d'élevage sont donc fondamentales pour ce groupe d'une trentaine de personnes. Ils produisent un très bon vin et un excellent miel.
Tous leurs revenus sont mis en commun et sont partagés selon les besoins de chacun.
Ils participent à la vie politique locale et ont organisé des rencontres entre Israéliens et Palestiniens pour aider à construire la paix au Moyen-Orient.
En 2008, un projet important de transformation d'une grange en plusieurs appartements, selon des techniques de bioconstruction, a été réalisé. Il comporte des fibres végétales pour l'isolation,
du bois local pour la charpente, des cheminées solaires pour la ventilation passive et l'éclairage naturel, ainsi que des planchers chauffants de haute efficacité.
Il est intéressant de constater que tous les membres de la jeune génération de Bagnaia, après avoir quitté leur commune pour faire des études et découvrir le monde, ont fait le choix de
s'installer à nouveau dans leur écovillage. Leur nouvelle énergie et leurs idées sont complètement prises en compte et favorisent l'évolution de cette expérience communautaire.
Au Moyen-Orient
Le GEN-Europe, depuis la conférence de Findhorn en 1995, s'est relié au Moyen-Orient et à l'Afrique.
Au Moyen-Orient, la seule initiative participant activement aux activités et aux objectifs du réseau des écovillages est celle du Kibbutz Lotan, situé à l'extrême sud-est d'Israël, à 50 km au
nord de la ville d'Eilat.
Sa fondation date de 1983. Aujourd'hui, 150 personnes, dont 62 enfants, y résident. La permaculture, dans cette région désertique, est une technique agricole très adaptée.
En Afrique
Le Sénégal est un pays pionnier du mouvement des écovillages. Créé en 2001, Le GEN-Sénégal comprend aujourd'hui 45 écovillages qui peuvent comporter, chacun, une population de 1 000 à 15 000
habitants. Les critèresdéfinis pour être reconnu comme un écovillage sont très stricts, dans les différents domaines culturels, économiques, sociaux ou écologiques. La préservation de la vie
culturelle traditionnelle, la bonne utilisation des ressources, le développement des énergies alternatives (principalement le solaire), l'autonomie alimentaire par la permaculture, la
construction écologique sans bois et la gestion démocratique de l'économie du village sont les éléments très importants auxquels adhèrent les participants à cette dynamique écovillageoise.
L'un des succès importants des écovillages sénégalais est d'avoir réussi à faire que les jeunes continuent à vivre au village au lieu de partir pour la ville.
Plusieurs autres pays africains se préparent à suivre l'exemple sénégalais et à créer rapidement un réseau africain d'écovillages.
Et en France ?
Pendant longtemps, les projets d'écovillages ont eu beaucoup de mal à se réaliser en France.
Les barrières administratives, les problèmes dans l'obtention des permis de construire, la méfiance des élus locaux envers des projets différents, ainsi que les difficultés et les peurs
rencontrées, liées à un esprit français individualiste, ont empêché la concrétisation de nombreux projets.
Cependant, depuis quelques années, plusieurs écohameaux, ou écosites, se sont constitués, comprenant plusieurs familles de résidents. Certains se sont reliés au mouvement Oasis en tous lieux,
initié par Pierre Rabhi en 1997, tels que Carapa, près d'Alès dans les Cévennes, l'Oasis de Bellecombe, dans le Sud de la Drôme, ou l'Oasis de la Clairière, près de Saint-Marcellin dans
l'Isère.
De plus, un véritable écovillage, comprenant une école pour 50 enfants et plus de 20 maisons pour une quarantaine de futurs résidents, est en train de terminer ses travaux, près de Lablachère,
dans l'Ardèche. C'est le projet du Hameau des Buis, fondé par Sophie Rabhi et Laurent Bouquet, qui fut lancé en 2003. Un architecte, Pierre-Henri Gomez, a réalisé les plans et le suivi d'une
partie des travaux de l'ensemble du hameau.
Les liens intergénérationnels sont l'une des priorités du projet, qui met en place une gestion de l'eau très élaborée, avec la constitution d'un lac collinaire, ainsi qu'une technique
d'agroécologie pour les. jardins et des bâtiments très bien étudiés pour l'énergie solaire passive.
Depuis plus de trois ans, des groupes importants de jeunes bénévoles, guidés par des professionnels, ainsi que quel¬ques futurs résidents, se sont relayés dans la réalisation des travaux.
Comment réussir un projet d'ecovillage ?
Pour cette question importante, que doivent se poser beaucoup de porteurs de projet, j'apporterai tout d'abord l'idée de John Croft, une personne que j'ai pu rencontrer à plusieurs reprises dans
les rencontres du GEN-Europe. Cet Australien intitule cela le Dragoon Dreaming Process, un procédé inspiré par le peuple aborigène.
En voici, très brièvement, les fondements principaux:
- au départ, chaque projet est le rêve d'une seule personne. Or la première étape, très importante, consiste à faire que ce rêve individuel puisse évoluer afin de devenir un rêve collectif, dans
lequel tous les participants au projet se sentiront complètement investis. La deuxième est celle de la planification ; la troisième, de la réalisation; quatrième, à ne pas oublier, de la
célébration.
Et il est important, régulièrement, de revenir aux étapes précédentes.
Dans tout projet collectif, le facteur humain et relationnel est sans aucun doute primordial. Or, pour arriver à résoudre le mieux possible les problèmes humains et relationnels, il est important
de se doter de certains outils comme celui du Forum de l'écovillage de Zegg (1), qui se tient au moins une fois par semaine.
Siège du GEN-Europe : Zegg Ecovillage - Rosa-Luxemburgstr. 89-D-14806 Belzig - Allemagne, tél. : 0049 33841-44766, site : www. en-europe.org (cliquer sur About us pour choisir la langue
française).
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